J'te passe ton père
"Oui, ben passe-le moi, mais à qui je peux le rendre après, hein?"
Voilà ce que j'aurais aimé dire au téléphone à ma petite moman tout à l'heure, quand elle a pris son courage à 2 mains pour appeler mon père avec une décontraction qui ne lui est pas du tout coutumière (si ma mère a pour surnom Marie-flippette, c'est pas pour rien) : "tu veux dire bonsoir à Val?". Mon géniteur, un poil mal à l'aise mais l'air presque décontract' malgré tout s'est saisi du bigo et m'a tenu la jambe un petit moment, à ma grande surprise. Bon, il n'a pas poussé l'effort jusqu'à s'intéresser à ma modeste existence, mais je ne m'attendais pas à plus non plus (sauf si ça compte, la météo, comme élément déterminant de mon bien-être intérieur). Il m'a parlé de trucs sans importance, rapport à sa vie à lui, la seule qui vaille vraiment (et à la météo chez lui, comme il se doit), mais l'essentiel était atteint : il reparlait à sa fille. Ma mère va mieux dormir, rassurée de constater qu'une fois de plus, le pire a été évité, et qu'on fera comme si de rien n'était jusqu'à la prochaine fois.
La prochaine fois que quoi?
La prochaine fois que mon père pétera un boulon en ma présence, sortira de ses gonds sans qu'on ait entendu la porte craquer en signe d'avertissement, me balancera quelques vacheries bien senties sans que j'en connaisse sans doute jamais la cause.
La dernière fois c'était il y a 15 jours, lors d'un séjour en Normandie.
Je me suis pris sa colère et sa haine rentrée en pleine face, pour une risible histoire de chien qui dévore 7 tranches de jambon de Bayonne d'un coup-de-gueule et-qui-ferait-mieux-d'aller-voir-ailleurs-si-j'y-suis et de coupure d'électricité générale dans la baraque. Je plaide non coupable votre honneur, et j'ai des témoins! Ma moman, ma meuf, et l'aïeule, Ma Dalton. Que du lourd, moi j'vous l'dis.
Mon vieux s'est fâché tout rouge après moi, j'ai serré les dents, j'ai fermé ma gueule (et croyez-moi ça m'a coûté) et j'ai tenu bon jusqu'à la fin du repas. Lui est resté droit dans ses bottes de mâââââle et s'est barré bien vite, sans me dire au revoir. Tant de fierté, c'est beau.
Ma mère était en larmes, ma grand-Ma bien emmerdée, et mon Emmerdeuse prête à bondir. Et moi? en miettes, bonne à ramasser à la petite cueillère. L'emmerdeuse m'a bercée doucement longtemps, longtemps pour que je me calme et cesse de ressasser la même phrase : "mais qu'est-ce que je lui ai fait, bon dieu? pourquoi c'est toujours à moi qu'il s'en prend? et pourquoi il pète les plombs comme ça, sans raison?".
J'ai 32 ans et aussi loin que je me souvienne j'ai connu mon père comme ça : une sorte de lac inerte la plupart du temps, agité par une tempête cataclysmique à peu près une fois par an. Au milieu de l'oeil du cyclone : Ma pomme.
J'ai longtemps cherché pourquoi, mais c'est fini, je baisse les bras. Marre d'être dévastée par le cyclône.
Mon père est un égocentrique absolu, quelqu'un dont l'existence d'autrui n'a d'intérêt qu'à travers le prisme de sa propre petite vie. Cette petite vie bien tranquille, réglée comme du papier à musique, qui ne tolère pas les perturbations. Lui rendre visite c'est le déranger. Lui demander quelquechose c'est le déranger. Avoir des soucis c'est le déranger. Etre heureux c'est le déranger. Et le déranger c'est l'énerver, et donc potentiellement le mettre en colère.
Ma mère supporte cela depuis 35 ans, mais moi je n'ai pas fait le choix de vivre avec mon père, je ne me sens donc tenue à rien, sinon à protéger ma mère, tant bien que mal. Si elle n'était pas là, il y a longtemps que j'aurais coupé les ponts, sans remords.
J'en ai assez, ras-le-bol, plein le dos.
Mettez nous ensemble plus de 48 heures et vous pouvez être sûrs que la ligne rouge sera atteinte.
On a longtemps dit : ces deux-là ils ne s'entendent pas parce qu'ils se ressemblent trop.
Le truc, c'est que je n'ai rien de commun avec mon père. A part le nez, mais à ma connaissance ça ne joue pas sur le caractère.
Maintenant que je suis adulte, que j'ai fait ma vie, que j'ai grandi loin de l'ombre paternelle, on n'évoque plus cette ressemblance qui n'a jamais été. On évoque plutôt à mots couverts les "problèmes" de mon père. Mais qu'il les soigne ses problèmes, qu'il consulte, qu'il fasse du sport, qu'il arrête de se prendre pour le centre du monde, qu'il se bouge!!!! Je ne le ferai pas à sa place. Et hélas lui ne le fera sans doute pas non plus, car il faudrait déjà admettre l'existence d'un problème. Son ego n'y survivra pas.
Alors voilà, j'aimerais bien ramener mon père au magasin et qu'on m'en donne un autre en état de marche, qui fonctionne normalement. Un qui ne soit pas un étranger.
Un qui s'intéresse à moi mais aussi aux autres. Un qui comprenne qu'à se croire au-dessus de tous, on finit en-dessous de tout, tout seul.
Et qu'on ne me dise pas qu'il m'aime malgré tout, ces mots-là, si beaux, si précieux, n'ont pas de sens pour lui. Aimer, ça se démontre, ça s'exprime, ça se donne. Pas chez lui.
Je ne sais pas quand je vais le revoir, sans doute pas avant un long, long moment.
D'ici là on aura le temps d'échanger des banalités sans intérêt au téléphone.
Je ferai bien attention d'appeler à l'heure prévue.
Pour ne pas trop le déranger.
Voilà ce que j'aurais aimé dire au téléphone à ma petite moman tout à l'heure, quand elle a pris son courage à 2 mains pour appeler mon père avec une décontraction qui ne lui est pas du tout coutumière (si ma mère a pour surnom Marie-flippette, c'est pas pour rien) : "tu veux dire bonsoir à Val?". Mon géniteur, un poil mal à l'aise mais l'air presque décontract' malgré tout s'est saisi du bigo et m'a tenu la jambe un petit moment, à ma grande surprise. Bon, il n'a pas poussé l'effort jusqu'à s'intéresser à ma modeste existence, mais je ne m'attendais pas à plus non plus (sauf si ça compte, la météo, comme élément déterminant de mon bien-être intérieur). Il m'a parlé de trucs sans importance, rapport à sa vie à lui, la seule qui vaille vraiment (et à la météo chez lui, comme il se doit), mais l'essentiel était atteint : il reparlait à sa fille. Ma mère va mieux dormir, rassurée de constater qu'une fois de plus, le pire a été évité, et qu'on fera comme si de rien n'était jusqu'à la prochaine fois.
La prochaine fois que quoi?
La prochaine fois que mon père pétera un boulon en ma présence, sortira de ses gonds sans qu'on ait entendu la porte craquer en signe d'avertissement, me balancera quelques vacheries bien senties sans que j'en connaisse sans doute jamais la cause.
La dernière fois c'était il y a 15 jours, lors d'un séjour en Normandie.
Je me suis pris sa colère et sa haine rentrée en pleine face, pour une risible histoire de chien qui dévore 7 tranches de jambon de Bayonne d'un coup-de-gueule et-qui-ferait-mieux-d'aller-voir-ailleurs-si-j'y-suis et de coupure d'électricité générale dans la baraque. Je plaide non coupable votre honneur, et j'ai des témoins! Ma moman, ma meuf, et l'aïeule, Ma Dalton. Que du lourd, moi j'vous l'dis.
Mon vieux s'est fâché tout rouge après moi, j'ai serré les dents, j'ai fermé ma gueule (et croyez-moi ça m'a coûté) et j'ai tenu bon jusqu'à la fin du repas. Lui est resté droit dans ses bottes de mâââââle et s'est barré bien vite, sans me dire au revoir. Tant de fierté, c'est beau.
Ma mère était en larmes, ma grand-Ma bien emmerdée, et mon Emmerdeuse prête à bondir. Et moi? en miettes, bonne à ramasser à la petite cueillère. L'emmerdeuse m'a bercée doucement longtemps, longtemps pour que je me calme et cesse de ressasser la même phrase : "mais qu'est-ce que je lui ai fait, bon dieu? pourquoi c'est toujours à moi qu'il s'en prend? et pourquoi il pète les plombs comme ça, sans raison?".
J'ai 32 ans et aussi loin que je me souvienne j'ai connu mon père comme ça : une sorte de lac inerte la plupart du temps, agité par une tempête cataclysmique à peu près une fois par an. Au milieu de l'oeil du cyclone : Ma pomme.
J'ai longtemps cherché pourquoi, mais c'est fini, je baisse les bras. Marre d'être dévastée par le cyclône.
Mon père est un égocentrique absolu, quelqu'un dont l'existence d'autrui n'a d'intérêt qu'à travers le prisme de sa propre petite vie. Cette petite vie bien tranquille, réglée comme du papier à musique, qui ne tolère pas les perturbations. Lui rendre visite c'est le déranger. Lui demander quelquechose c'est le déranger. Avoir des soucis c'est le déranger. Etre heureux c'est le déranger. Et le déranger c'est l'énerver, et donc potentiellement le mettre en colère.
Ma mère supporte cela depuis 35 ans, mais moi je n'ai pas fait le choix de vivre avec mon père, je ne me sens donc tenue à rien, sinon à protéger ma mère, tant bien que mal. Si elle n'était pas là, il y a longtemps que j'aurais coupé les ponts, sans remords.
J'en ai assez, ras-le-bol, plein le dos.
Mettez nous ensemble plus de 48 heures et vous pouvez être sûrs que la ligne rouge sera atteinte.
On a longtemps dit : ces deux-là ils ne s'entendent pas parce qu'ils se ressemblent trop.
Le truc, c'est que je n'ai rien de commun avec mon père. A part le nez, mais à ma connaissance ça ne joue pas sur le caractère.
Maintenant que je suis adulte, que j'ai fait ma vie, que j'ai grandi loin de l'ombre paternelle, on n'évoque plus cette ressemblance qui n'a jamais été. On évoque plutôt à mots couverts les "problèmes" de mon père. Mais qu'il les soigne ses problèmes, qu'il consulte, qu'il fasse du sport, qu'il arrête de se prendre pour le centre du monde, qu'il se bouge!!!! Je ne le ferai pas à sa place. Et hélas lui ne le fera sans doute pas non plus, car il faudrait déjà admettre l'existence d'un problème. Son ego n'y survivra pas.
Alors voilà, j'aimerais bien ramener mon père au magasin et qu'on m'en donne un autre en état de marche, qui fonctionne normalement. Un qui ne soit pas un étranger.
Un qui s'intéresse à moi mais aussi aux autres. Un qui comprenne qu'à se croire au-dessus de tous, on finit en-dessous de tout, tout seul.
Et qu'on ne me dise pas qu'il m'aime malgré tout, ces mots-là, si beaux, si précieux, n'ont pas de sens pour lui. Aimer, ça se démontre, ça s'exprime, ça se donne. Pas chez lui.
Je ne sais pas quand je vais le revoir, sans doute pas avant un long, long moment.
D'ici là on aura le temps d'échanger des banalités sans intérêt au téléphone.
Je ferai bien attention d'appeler à l'heure prévue.
Pour ne pas trop le déranger.
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