Mardi 14 octobre 2 14 /10 /Oct 08:00
Je me moque toujours des américains qui pensent que la littérature française se limite à Flaubert et à madame de La Fayette, et que notre musique contemporaine se résume à Piaf et Maurice Chevalier.
Mais finalement, quand je m'intéresse à la littérature russe, je ne suis pas beaucoup plus avancée dans mon approche...
A l'exception d'Andréi Makine, que j'ai découvert à travers "le testament français", Goncourt 1995, je ne connais de la littérature russe que (certains de) ses auteurs classiques, comme si les auteurs russes avaient posé le crayon, ou enfilé une housse sur leur machine à écrire, quelquepart aux alentours du début du XXème siècle.
Pour ma défense, je vous dirai que je ne suis pas sûre que les auteurs russes contemporains bénéficient d'une exposition maximale, contrairement à leurs collègues anglo-saxons...ni de la même frénésie de traduction!

Quoiqu'il en soit c'est un plaisir chaque fois renouvelé de découvrir les oeuvres de Tolstoï, Dostoïevski ou Boulgakov.
Je vous arrête tout de suite avant que vous ne cliquiez sur la croix rouge en haut à droite de votre navigateur : ce n'est pas parce qu'un auteur a un nom imprononçable qu'il est difficile à lire!
Ok, je vous le concède, l'humour n'est pas le registre des auteurs russes (en tout cas de ces auteurs classiques), mais ça ne les empêche pas d'être intéressants, ni surtout d'avoir un discours de portée universelle!

Prenez par exemple "Père et fils" de Tourguéniev, où comment se confrontent deux générations au tournant du siècle, alors que les Bolcheviks s'apprêtent à flanquer par terre des siècles de rapports sociaux basés sur des classes que l'on croyait immuables.
Le père et le fils, c'est une histoire à deux niveaux : celle, universelle et intemporelle, d'une jeunesse fougueuse et pleine de vie opposée à une génération corsetée dans ses habitudes et ses certitudes, qui ne la comprend pas, et celle de deux époques qui s'affrontent sur le terrain des idées : le passé (la féodalité) et le futur (le socialisme version pure et dure).

Pour illustrer ce conflit, Tourgueniev nous place dans les pas de Bazarov et Arcade, deux jeunes gens que l'auteur affuble du qualificatif de "nihilistes", voulant dire par là que leur seul projet est de faire table rase de tout, principes, idées, sytèmes, croyances...
A l'opposé, le père d'Arcade, Nicolas Petrovitch, aristocrate en déclin traversé de mille doutes, redoutant les évolutions dont son fils et ses semblables se font le relais, tout en pressentant qu'elles seront inéluctables. Son frère, Paul Petrovitch, s'obstine au contraire à défendre un temps qui déjà disparait, englouti peu à peu par des idées nouvelles qui se répandent jusqu'au fond des campagnes.

La justesse du discours de Tourgueniev repose sur les failles qu'il fait apparaître dans chacun des deux discours, jeunes contre anciens.
Ainsi, les plus jeunes se vantent de vouloir tout casser, se moque du "romantisme" qui selon eux, aveugle les hommes, et pourtant leurs coeurs se laissent attendrir par deux créatures, belles et douées de raison qui plus est. Prisonniers de leur image de rebels, les deux jeunes hommes s'infligent les pires tortures avant de se rendre à l'évidence...
De leur côté les anciens, s'escrimant à faire valoir la supériorité des principes qui "de tout temps" ont guidé l'action des hommes, se rangent imperceptiblement aux idées nouvelles...C'est ainsi que le père d'Arcade, après des années de veuvage, se voit recommander par son frère d'épouser la servante à qui il a fait un enfant, et à qui surtout il vous une affection sincère, bien que sa condition de fille du peuple interdise en principe une telle union.

Une histoire simple, en laquelle chacun se reconnaîtra, pourvu qu'il ait été adolescent et ait eu un jour cette parole envers ses parents : "vous pouvez pas me comprendre!". 

ça fait du monde...
Publié dans : la bibliothèque - Par Val
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